Qu’en est-il de la sinologie d’aujourd’hui?
Lors de la tenue de l’école d’été sur la Chine du Cérium, j’ai mis la main sur un ouvrage sur la sinologie du professeur Charles Le Blanc, paru au presses de l’Université de Montréal, Sinologue. J’étais fort curieux de savoir ce que ce petit livre de la collection Profession avait à dire de l’état de cette profession, surtout à l’ère d’aujourd’hui où la Chine semble toujours prise de profondes convulsions et occuper une place beaucoup plus grande sur la scène internationale. Plus que jamais la connaissance de ce pays et de sa culture est-elle un enjeu critique des relations Chine-Occident et joue-t-elle un rôle dans la définition et le déroulement de son intégration au monde. Comme Le Blanc l’annonce dans son introduction, la sinologie a deux objets, soit de connaître la Chine, ainsi que de la faire connaître à l’Occident.
Le Blanc a plutôt choisi de nous entretenir des fondements de la culture chinoise, en commençant par faire l’historiographie de la discipline de la sinologie en tant qu’entité surtout académique. Celle-ci se déploie en trois temps. D’abord l’époque de la sinologie imaginaire, alimentée par les récits des explorateurs comme Marco Polo et ses frères. La sinologie religieuse suivra (XVIième à fin XVIIIième) principalement avec les travaux des frères jésuites, entre autres communautés présentes en Chine. Enfin, le troisième temps du développement de la sinologie (à partir du XVIIIième s.) concerne une approche plus scientifique. Selon Le Blanc, la sinologie est étroitement associée à une étude poussée de la langue chinoise, permettant des travaux sur la base de sources de première main et une étude sémantique de la culture. L’auteur fait ensuite un exposé sur les principaux débats de fond qui existent en sinologie et qui persistent jusqu’à aujourd’hui. Les thèmes énoncés couvrent la langue et l’écriture chinoise, la division du temps, la conception du monde à travers les grands mouvements de pensées et philosophiques, ainsi que la dimension socio-politique.
Force est de constater en lisant l’ouvrage que pratiquement aucune attention n’a été apportée à décrire la profession de sinologue aujourd’hui, puisque presque rien n’est mentionné sur le domaine après le début du XXième siècle. Même la section sur le monde politique, un aspect particulièrement important du monde chinois en ce début du XXIième siècle, ne concerne surtout que la description des racines des institutions chinoises, qui en font un objet se démarquant fondamentalement des conceptions occidentales. Ce n’est qu’à la toute fin, dans les trois derniers paragraphes de la conclusion, que l’auteur s’occupe de discuter de la sinologie actuelle. Il mentionne qu’il existe une insistance plus marquée pour l’étude de la linguistique, de la littérature et de l’anthropologie culturelle. Il énonce ensuite les domaines de formation professionnelle et de science appliquée qui attirent les étudiants et qui permettent de se trouver un travail relié à la Chine, comme l’économie, le commerce, la gestion et le droit international, mais en posant tout de même l’apprentissage poussé de la langue comme une condition sine qua none de la formation de tout sinologue.
Malgré la qualité de l’ouvrage à établir les bases nécessaires à l’étude approfondie de la Chine, même contemporaine, il n’en demeure pas moins que son approche est loin d’être actuelle, mais plutôt passéiste. Il n’informe pas tant le lecteur sur la sinologie comme profession que comme discipline académique. Quant à la place que serait appelé à occuper un sinologue dans une démarche plus appliquée, en tant que professionnel, il n’est pas question. Après plus de trente ans de politique de modernisation et d’ouverture, ce ne sont pourtant pas les questions qui manquent. La sinologie, même perçue uniquement sous son angle académique, ne pourrait-elle pas s’attarder à des enjeux pratiques auxquels sont confrontés les professionnels à l’œuvre dans la Chine d’aujourd’hui? En tant que démarche multidisciplinaire, pourquoi laisser l’étude de ces enjeux à d’autres disciplines?
J’aurais aimé que le livre brosse un tableau de ce à quoi s’intéressent les spécialistes d’aujourd’hui quand on aborde le sujet de la chine. Quel rôle la méconnaissance joue-t-il dans la perception qu’on les Chinois de l’autre et inversement? Les china hands du temps passé, ces étrangers devenus interprètes culturels fourbus aux us et coutumes locales, de même qu’aux pratiques commerciales en vogue, ont-ils un pendant contemporain? Quelle explication offrir si ce n’est pas le cas? Le rapport de la Chine à l’autre est-ils également sujet de la sinologie? Jusqu’à quel point la culture chinoise, à jamais teinté de son histoire mais aussi influencée par la mondialisation que n’importe quelle autre, gagnerait à être davantage interprétée à l’aulne du contexte actuel, fluctuante, métissée tant à l’interne qu’avec des cultures étrangères, parfois hybride, à cheval sur des idéaux hérités de diverses phases historiques et d’une subversive soif de renouveau? Les sinologues professionnels peuvent-ils faire valoir leurs connaissances aux côtés de juristes, de délégués commerciaux et de diplomates, ou doivent-ils se travestir en acquérant littéralement une double formation? Quelle est leur place dans les institutions internationales? Au-delà des aptitudes linguistiques, quelles sont les autres compétences pratiques qui seraient plus judicieusement le propre des sinologues? Et que dire de nombreux Chinois d’outre mer (华侨), souvent aux premières lignes des rapports Chine-Occident? Ne transforment-ils pas les perspectives possibles de l’Occident sur la Chine, donc la sinologie elle-même?
À n’en pas douter, le sujet de la sinologie est vaste, complexe et particulier, et le problème se pose de devoir à chaque ouvrage remonter aux fondements de l’histoire de la Chine et de la culture chinoise. L’effet de cette contrainte sur ce livre m’a clairement laissé sur ma faim. Il existe aussi un attrait pour la « chose » chinoise dans notre culture qui remonte aux chinoiseries, un goût pour l’exotisme et un souci de fixer dans le folklore, qui se refuse à s’ancrer dans la réalité du présent, et à puiser dans la réalité de la culture populaire. J’espère sincèrement que d’autres ouvrages relevant de la sinologie tentent de réagir à ce problème et d’y apporter des solutions.
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