Un des principaux problèmes quand vient le temps de parler de la Chine est la quasi incomparable largeur du sujet. Les scientifiques, les entrepreneurs expérimentés ayant séjourné longtemps sur le terrain, les “China hands”, ces sinologues du terrain, rompus à la culture chinoise et ses ramifications, tous cherchent un procédé pour en parler d’une façon rendant justice à sa complexité, mais suffisamment concise pour ne pas y perdre le néophyte.
Le film documentaire Sur le Yangzi (Up the Yangtze) fait étonnamment bonne figure dans ce domaine, utilisant la métaphore de la construction du Barrage des Trois-Gorges, sur le fleuve Yangzi, au Sichuan, pour se livrer à un discours éloquent sur la modernisation et ses effets délétères sur la société chinoise. Il s’agit d’un documentaire réalisé par Yung Chang, un montréalais aux origines familiales chinoises, en collaboration avec l’ONF.
Rappelant la forme singulièrement courbée des barrages, le propos sur la « Chine qui se transforme » se déploie par l’intermédiaire d’une parabole, pour arriver aux oreilles et aux yeux interpellés des spectateurs. On suit dès le départ le quotidien d’une famille de paysans habitant sur les rives du majestueux fleuve (autrefois appelé fleuve bleu), dont les berges sont vouées à être inondées à l’occasion de la construction du Barrage des Trois Gorges en aval. Vivant dans une pauvreté extrême, la famille est forcée d’envoyer sa fille aînée, Cindy Yu Shui, travailler sur l’un des bateaux croisière de luxe transportant les touristes jusqu’au barrage. En parallèle, on suit également le cheminement d’un jeune garçon de la classe moyenne urbaine, Jerry Chen Bo-yu, qui travaille aussi sur le bateau. Les deux nourrissent ainsi leurs ambitions respectives. Pour l’une, il s’agit de subvenir aux besoin de sa famille sans le sou, sur le point d’être définitivement expropriée par le système, et de nourrir l’espoir d’un jour payer pour ses études. Pour l’autre, cela signifie de gagner sa vie grassement et d’accéder au rêve de nombreux chinois d’aujourd’hui: de s’élever à un niveau de vie bien au-delà de celui que la génération précédente pouvait espérer atteindre. Le récit se déroule sur un fond de rencontre culturelle entre les touristes attirés par ces « croisières d’adieu » aux rives du fleuve Yangzi, dont les 5000 ans d’histoire sont sur le point d’être englouties, et cette Chine qui se transforme en disposant des ressources et des rêves de nombreux de ses concitoyens au passage, tel un serpent jette sa vieille peau après la mue. On suit les deux protagonistes, leur famille et leurs amis, dans une série d’éveils et de remises en question sur la véritable nature de la culture chinoise, du développement national et des difficultés de la vie en général. Pour la jeune Yu Shui, l’expérience relatée dans le film rejoint le thème universel du passage, précipité dans son cas, à la vie adulte, alors qu’elle se voit éloignée de sa famille et subvenant elle-même à ses besoins.
Le film se situe à la frontière du documentaire et du récit de fiction, et rappelle la forme du film ethnographique. Lui-même d’origine non-chinoise (né au Canada et habitant à Montréal), mais parlant la langue et ayant ses racine lointaine en terre chinoise, le réalisateur parvient, en montrant le quotidien et les péripéties des protagonistes (grâce à une proximité au sujet et un traitement parfois voisin de la télé-réalité), à faire ressortir les aspects culturels des problèmes soulevés dans le récit. Dans ce sens, une grande force du film est qu’il arrive à faire connaître la Chine de l’intérieur, par des scènes variées où les contrastes profonds de la civilisation chinoise se rencontrent. Cela se joue par exemple dans les relations entre les paysans illettrés et les membres des classes plus aisées, comme dans la façon dont Cindy Yu Shui est perçue différemment par les autres membres de l’équipage, ou la rencontre des ruraux aves les citadins, les membres de minorités et les chinois d’origine Han, etc. À mile lieues de ces frictions, l’imperméabilité des touristes occidentaux à la réalité de la Chine actuelle, encore plus face au vécu des strates moins nanties de la société, est presque constamment rappelée par le pastiche et la mise en scène à laquelle ils sont soumis. On en vient à croire qu’ils sont une sorte de « super-classe », formant un échelon supplémentaire du système chinois, situé juste au dessus de la classe aisée, relativement détachée du sort des plus pauvres.
Certaines images étaient particulièrement touchantes, comme ces riverains observant la crue des eaux ainsi que le déménagement in extremis de la famille Yu au dernier moment, alors que les eaux entourent leur maison. L’image de ces paysans convertis par la force des choses en main-d’œuvre à bas prix sur les chantiers d’aménagement des berges (en prévision de la crue des eaux), sorte de force brute travaillant avec des outils aussi rudimentaires que le pic, le marteau et la barre de fer, rappelle aussi que toute les époques de l’histoire de la Chine se jouent encore aujourd’hui, alors que ces lignes sont écrites; le destin de ces paysans partage des affinités effarantes avec des bâtisseurs de la Grande Muraille, deux mile ans auparavant. Enfin, la candeur et la sincérité des deux principaux protagonistes, se livrant tout entiers à la caméra, emplit le spectateur d’une pénétrante sympathie.
Malgré tout, le traitement laisse parfois perplexe. On se demande souvent s’il s’agit purement et simplement d’une mise en scène, ou si les personnages présentés à l’écran parlent d’eux-mêmes. Comment la production du film n’a-t-elle pas pu influencer significativement le parcours des personnages? Ce qu’on voit à l’écran dépend très certainement en partie du tournage, alors comment cela représente-t-il réellement ce qui se passe en réalité, et comment ne s’agit-il là que de la projection d’un projet de tournage conduit par une équipe à la perspective occidentale? Quoiqu’il en soit de cette question, les images parlent souvent d’elles-mêmes, et le résultat vaut tout de même son pesant d’or en pertinence.

Production adroitement menée, au rendu esthétique laissant son empreinte dans la mémoire, le film s’est valu un accueil chaleureux de la critique. Ce ne sont pas les berges du Yangzi qui demeurent les vedettes du film, mais les personnages empreints d’humanités qui l’habitent entièrement, du début à la fin.
Il est assez comique de voir s’immiscer certains détails qui laissent comprendre qu’il s’agit d’une production québécoise, comme la mention par le directeur du personnel du bateau, lors d’une formation donnée aux employés, du séparatisme québécois. Ou encore, dispersée tout au long du film, la fine et agréable musique de la joueuse de pipa montréalaise Liu Fang (d’origine chinoise, il va sans dire). Enfin, les premiers organismes subventionnaires mentionnés au générique relèvent du gouvernement provincial. Pour cette fois, ce sera pour le financement public une pierre qui sera tombée directement sur la cible, et on les en remercie.
Liens à consulter:
-
Fonds pour la famille Yu, initié et géré par le réalisateur;
-
Page du site de l’ONF sur Up the Yangzi (en anglais uniquement);
-
Article du site Moncinéma.ca (Cyberpresse.ca) : Sur le Yangzi : Le fleuve, la Chine et eux;
-
Pages dédiées au film sur les sites Internet Movie Database et Rotten Tomatoes;
-
Page officielle de l’artiste Liu Fang dans MySpace
Si vous avez aimé, voir aussi
Une bande annonce du film Up the Yangtze, diffusée dans Youtube par l’ONF:
Reportage de Radio-Canada sur Liu Fang, jouant du Guzheng, la Cithare chinoise, et du Pipa, le luth chinois, diffusé dans Youtube: